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Actrices film français de Valeria Bruni Tedeschi, sorti en 2007.

AnalyseModifier

La pièce se nomme "Un mois à la campagne", elle est signée d'Ivan Tourgueniev, et se répète sur les tréteaux de la scène connue des Amandiers de Nanterre. Marcelline y interprète le rôle principal, celui de Nathalia Petrovna, femme un peu volage, un peu nerveuse, insatisfaite et incontrôlée, voguant entre son mari et un séduisant jeune précepteur.

Quelques intermèdes bienvenus se glissent entre les péripéties du théâtre. Une échappée de Marcelline à la piscine, qui survient évidemment le jour réservé aux enfants. La visite fantastique, émouvante, du fantôme de son père. Une scène de lit épique avec sa mère. Le nourrisson braillant près de sa loge, abandonné l'espace d'un instant par sa mère, qui lui inspire illico un scénario d'abandon, et une burlesque tentative d'allaitement sec. Et aussi ses dialogues intimes et secrets avec la Vierge Marie, dont elle espère vainement le bon secours.

Mais Actrices n'est pas qu'un film sur la seule actrice Marcelline, et le pluriel du titre n'a rien de mensonger. Un autre personnage de comédienne acquiert en effet une belle intensité : Nathalie, ancienne condisciple de Marcelline perdue de vue depuis longtemps, assistante frustrée et groupie du metteur en scène, mère de famille coincée avec petit mari.

Deux itinéraires se croisent donc : Marcelline, professionnelle reconnue, brûle toutes les étapes du désamour avec les planches ; Nathalie se veut si viscéralement actrice que le passage à l'acte ne sera qu'une formalité. Leur chassé-croisé, de la scène vers l'inconnu pour l'une, de la vie à la scène pour l'autre, tempère ce geste de déconstruction rageuse qu'évoque de prime abord le film.

Actrice, c'est supposé être un beau métier, surtout quand on joue un premier rôle : Valeria Bruni Tedeschi parvient à nous prouver que cela peut tourner au cauchemar, de même qu'elle réussissait à nous faire croire à l'enfer de la richesse dans son précédent film (Il est plus facile pour un chameau... 2002) Marcelline trouve son metteur en scène prétentieux et vide. Marcelline ne sait plus jouer, ni même ouvrir une porte du décor. Marcelline ne comprend plus rien à son rôle ni, par ricochet, à celui qu'elle est supposée jouer dans la vie, en sortant du théâtre : 40 ans, célibataire, sans enfant, à la merci d'une mère tendrement odieuse (Marisa Borini, la propre mère de la cinéaste, aussi drôle que dans le film précédent) et du souvenir d'un père trop aimé.

Au départ du film Actrices, il y a une histoire vraie, un traumatisme vécu par Valeria Bruni Tedeschi alors qu'elle jouait au théâtre le rôle de Natalia Petrovna dans Un mois à la campagne, de Tourgueniev en 2000 : au bout de quelques semaines, le metteur en scène l'a remplacée par son assistante. Valeria tire donc son inspiration dans un materiau ouvertement autobiographique. Mais tout tient à la distanciation qui s'opère entre le réel et la fiction. C'est ce que Valeria Bruni Tedeschi appelle « l'élaboration », la manière dont elle construit son scénario en improvisant les dialogues, à partir de ce qu'elle appelle son « endroit d'actrice », et dont Noémie Lvovsky les retranscrit par la suite, un travail long, qui peut prendre trois ou quatre ans, et qui arrache le film à la réalité pour le propulser dans le domaine du spectacle ou de l'art.

Valeria Bruni Tedeschi se réclame en premier de la sincérité, affirmant ne pouvoir parler que de ce qu'elle connaît : « Quand je fais venir des morts pour me parler, je ne les connais pas, mais je connais mon désir des morts qui me parlent. Quand je parle des années 1970 dans Il est plus facile pour un chameau... , ce sont mes années 1970, le souvenir que j'en ai, qui est peut-être très différent de la réalité. »

Actrices est un film nerveux où tout grince, tangue et dérive, mais en rythme, presque en cadence, c'est explicite quand Marcelline nage comme une possédée dans une piscine sur un air de Glenn Miller. L'acrimonie, le doute et le désespoir libèrent une énergie à tout casser et une vraie puissance burlesque, entartage compris. Ce n'est pas en vain que Valeria Bruni Tedeschi admire Woody Allen : dans Actrices, on retrouve ce genre d'état de crise qu'un film comme Maris et Femmes transformait en festival comique.

La pudeur n'est pas de mise du cabinet de la gynécologue qui annonce une pré-ménopause alors qu'elle n'a toujours eu d'enfant (« Vos hormones mâles sont en train de prendre le pas sur vos hormones femelles ») à la chambre à coucher maternelle (« Tu es une vieille petite fille stupide »), Marcelline-Valeria s'en prend plein la figure pour notre plus grand plaisir.

Malgré et même contre Marcelline, le monde se reconfigure, se remet en ordre avec une ironie non dénuée de lyrisme. D'accord, le théâtre est cet ogre qui se nourrit voracement de la vie, comme d'une chair fraîche, tandis qu'il vampirise jusqu'à les laisser exsangues, sans vie justement, ceux qui s'y vouent trop ou trop longtemps. Mais qu'un tel constat soit mis en forme par une actrice-réalisatrice s'offrant à l'occasion un rôle en or relève de la déclaration d'amour paradoxale.

C'est ce qui rend son film si aimable c'est l'impossibilité de se prendre au sérieux, le regard désabusé et tendre porté sur la ronde parfois cruelle, mais plus souvent ridicule, des vanités humaines et sociales. Et Dieu sait qu'elle tourne, la farandole, avec ses petits personnages croqués en quelques traits bien relevés. Le metteur en scène  : un jeune homme plus très jeune, peut-être homosexuel, et qui ambitionne le génie et, n'étant pas très assuré d'y parvenir, pique des crises nerveuses. L'assistante du metteur en scène  : une dévote amoureuse du précédent, actrice ratée, hystérique à bas bruit, qui rêve d'unir son destin à celui de son idole et en profite pour mettre son mari, trop bon bougre, plus bas que terre. Le jeune premier  : un romantique au cœur tendre drapé dans ses airs ténébreux, et amoureux comme il se doit de Marcelline. Et enfin, la mère de l'héroïne , une veuve désespérément libre, outrageusement amoureuse de la vie, et qui ne cesse de rappeler à sa fille, plus ou moins délibérément, la médiocrité de son sort.

DistributionModifier

Fiche techniqueModifier

  • Titre : Actrices
  • Réalisation : Valeria Bruni Tedeschi
  • Assistant réalisateur : Sébastien Matuchet
  • Scénario : Valeria Bruni Tedeschi, Noémie Lvovsky et Agnès De Sacy (Collaboration au scénario)
  • Direction de la photographie : Jeanne Lapoirie
  • Montage : Anne Weil
  • Montage son : Christophe Winding
  • Directeur de production : Sylvain Monod
  • Producteurs : Marc Missonnier et Olivier Delbosc
  • Production : Fidélité Films, France
  • Durée : 107 minutes
  • Date de sortie : 26 décembre 2007
  • Présenté en Sélection officielle au 60e Festival de Cannes, Actrices a obtenu un Prix spécial du jury Un Certain Regard. La présidente du jury de cette section était Pascale Ferran.
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