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Les Escadrons de la mort, l'école française est un film documentaire, sorti en 2003 et un livre de Marie-Monique Robin.

SynopsisModifier

Mars 1976 : le général Rafael Videla prend le pouvoir en Argentine. Désormais, tous les pays du cône sud vivent sous la coupe des militaires. Exécutions sommaires, tortures, disparitions : qu’ils s’appellent Stroessner au Paraguay ou Pinochet au Chili, tous mènent une répression féroce au nom de la lutte contre le communisme. Coordonnée à un niveau continental grâce au fameux « Plan Condor », la guerre sale fait des dizaines de milliers de victimes sous l’|il bienveillant des Etats Unis, qui fournissent un soutien militaire et financier.

Dès la fin des années cinquante, à la demande du gouvernement français, des officiers ayant fait leurs classes pendant les guerres coloniales ont pris la route de Buenos Aires, Rio de Janeiro ou de Fort Bragg, le siège des Forces spéciales de l’armée américaine.Ils vont y enseigner leur « savoir faire » : techniques du renseignement, torture et disparitions. Des interviews exclusives de l’ancien ministre des Armées Pierre Messmer, des généraux Paul Aussaresses ou Marcel Bigeard, du colonel Charles Lacheroy, des généraux Reynaldo Bignone (le dernier dictateur argentin), Albano Harguindéguy (ministre de l’Intérieur de la Junte argentine), Manuel Contreras (chef de la police secrète de Pincochet), John Johns et Carl Bernard (anciens élèves d’Aussaresses à Fort Bragg) nous révèlent une page totalement occulte du pays des Droits de l’Homme…

CritiqueModifier

Si cette histoire est connue, le rôle qu’a joué la France dans la genèse des dictatures latino-américaines, et tout particulièrement en Argentine, l’est beaucoup moins. Fruit d’une enquête de deux ans, Escadrons de la Mort : l’Ecole Française révèle l’implication directe de militaires français dans l’histoire des guerres sales d’Amérique du Sud : après la guerre d’Indochine, où naquit la théorie de la « guerre révolutionnaire », puis la Bataille d’Alger, où s’élabora la « doctrine française », la France et son armée ont exporté, en véritables experts, les méthodes de « guerre antisubversive » développées pour lutter contre les combattants algériens du Front de libération nationale.

C’est en enquêtant sur l’organisation transnationale dont s’étaient dotées ces dictatures — le fameux « Plan Condor » — que Marie-Monique Robin a découvert le rôle majeur joué secrètement par des militaires français dans la formation à ces méthodes de leurs homologues latino-américains (et en particulier argentins). Des méthodes expérimentées en Indochine, puis généralisées au cours de la guerre d’Algérie, pendant laquelle des officiers théoriseront le concept de « guerre révolutionnaire ».

Dès la fin des années 1950, les méthodes de la « Bataille d’Alger » sont enseignées à l’École supérieure de guerre de Paris, puis en Argentine, où s’installe une « mission militaire permanente française » constituée d’anciens d’Algérie (elle siègera dans les bureaux de l’état-major argentin jusqu’à la dictature du général Videla). De même, en 1960, des experts français en lutte antisubversive, dont le général Paul Aussaresses, formeront les officiers américains aux techniques de la « guerre moderne », qu’ils appliqueront au Sud-Viêtnam.

Fruit d’une enquête de deux ans, menée en Amérique latine et en Europe, ce livre apporte d’étonnantes révélations, appuyées sur des archives inédites et sur les déclarations exclusives de nombreux anciens généraux — français, américains, argentins, chiliens… Des dessous encore méconnus des guerres françaises en Indochine et en Algérie, jusqu’à la collaboration politique secrète établie par le gouvernement de Valéry Giscard d’Estaing avec les dictatures de Pinochet et de Videla, ce livre dévoile une page occulte de l’histoire de France, où se croisent aussi des anciens de l’OAS, des fascistes européens ou des « moines soldats » agissant pour le compte de l’organisation intégriste la Cité catholique.

« J'ai été bouleversé par ce documentaire et je dois dire que j'ai honte pour la France. J'espère que nous aurons le courage de faire toute la lumière sur cette face cachée de notre histoire pour que nous ayons enfin le droit de nous revendiquer comme la patrie des droits de l'homme. » C'était le 10 mars 2004 sous les lambris du Palais du Luxembourg. Ancien ministre et actuel médiateur de la République, Bernard Stasi a été désigné par les organisateurs de la neuvième édition des « Lauriers de la radio et de la télévision au Sénat » pour me remettre le prix du « meilleur documentaire politique de l'année ». À dire vrai, quand un mois plus tôt, j'avais été informée du choix du jury, présidé par Marcel Jullian, j'avais d'abord cru à une erreur. Un prix au Sénat pour « Escadrons de la mort : l'école française » : la nouvelle paraissait incroyable ! Ma surprise est à son comble quand j'entends les mots courageux de Bernard Stasi, premier homme politique français - à ma connaissance - à assumer ainsi publiquement la « face cachée de notre histoire ».

Après la diffusion du documentaire sur Canal Plus, le lundi 1er septembre 2003, la classe politique et la presse françaises ont fait preuve d'une belle unanimité : silence radio, ou, pour reprendre l'expression de Marie Colmant, « apathie générale ». « On guette la presse du lendemain, écrit l'éditorialiste de l'hebdomadaire Télérama, on regarde les infos, en se disant que ça va faire un fameux barouf, que quelques députés un peu plus réveillés que les autres vont demander une enquête parlementaire, que la presse va prendre le relais. Mardi, rien vu, à l'exception d'un billet en bas de page dans la rubrique télé d'un grand quotidien du soir. Mercredi rien vu. Jeudi rien vu. Vendredi, toujours rien vu. Je ne comprends pas. C'est quoi ce monde "mou du genou" dans lequel on vit ? »

C'est vrai qu'il y a de quoi s'offusquer de cette bonne vieille spécificité française : tandis qu'aux États-Unis, la publication de photos, par la chaîne CBS, montrant l'usage de la torture en Irak par des militaires américains déclenchera en avril 2004 une crise légitime outre-Atlantique et fera la une des journaux français pendant une quinzaine de jours, les déclarations, documents à l'appui, d'une palanquée de généraux français, nord et sud-américains et d'un ancien ministre des Armées sur le rôle joué par le « pays des droits de l'homme » dans la genèse des dictatures du Cône sud ne provoquent en France que. l'indifférence générale.

Ou presque : le 10 septembre 2003, le jour où paraît le numéro précité de Télérama, les députés Verts Noël Mamère, Martine Billard et Yves Cochet déposent une demande de commission d'enquête parlementaire sur le « rôle de la France dans le soutien aux régimes militaires d'Amérique latine de 1973 à 1984», auprès de la commission des Affaires étrangères de l'Assemblée nationale, présidée par Édouard Balladur. Pas un journal, à l'exception du Monde, ne se fait l'écho de cette demande. Qu'importe : on se dit, à l'instar de Marie Colmant, qu'il existe bien, en France, « quelques députés plus réveillés que les autres » et que quelque chose va, enfin, se passer. Nenni ! Nommé rapporteur, le député Roland Blum, qui, malgré ma demande écrite, n'a même pas daigné m'auditionner, publie, en décembre 2003, son « rapport » : douze pages où la langue de bois rivalise avec la mauvaise foi.

On peut notamment y lire : « La proposition de résolution est fondée, sur un point, sur des faits inexacts. En effet, elle émet le souhait qu'une éventuelle commission d'enquête puisse étudier le "rôle du ministère des Armées et en particulier l'application des accords de coopération entre la France, le Chili, le Brésil et l'Argentine entre 1973 et 1984". Or, aucun accord de coopération militaire entre la France et l'un de ces trois pays d'Amérique latine n'était applicable lors de la période considérée. [.] Aucun accord de ce type ne figure au recueil des accords et traités publié par le ministère des Affaires étrangères. » Roland Blum - c'est un comble ! - n'a manifestement pas vu le documentaire, où est montré une copie de l'accord, signé en 1959, entre la France et l'Argentine, pour la création d'une « mission permanente militaire française » à Buenos Aires, laquelle perdurera jusqu'à la fin des années 1970, ainsi que le prouvent les documents produits également à l'antenne .

Fondé sur le déni pur et simple, le reste du rapport procède du même tonneau négationniste. En voici quelques morceaux choisis : « Que des généraux argentins ou chiliens indiquent qu'ils ont appliqué des méthodes enseignées par d'autres peut se comprendre : ils cherchent à atténuer leur responsabilité individuelle en faisant croire qu'ils agissaient dans le cadre d'une lutte mondiale contre le communisme, mais cela ne doit pas nous faire oublier que les tortionnaires en question ne sont pas vraiment des témoins dignes de confiance. [.] La politique française à l'égard de l'Amérique latine fut à l'époque dépourvue de toute ambiguïté. Au-delà des condamnations verbales de ces régimes, la France agissait concrètement en accueillant massivement des réfugiés de ce pays. [.] Certes, il n'est pas inenvisageable que des personnes de nationalité française aient pu participer à des activités de répression, mais si cela a été le cas, ce fut à titre individuel. »

La lecture du rapport devant la commission des Affaires étrangères a provoqué quelques remarques acerbes du député Noël Mamère, qui a estimé que « les arguments avancés par le rapporteur n'étaient ni valables ni justifiés. Leur seul objectif est d'éviter de faire la lumière et de travestir la vérité ». Venant à la rescousse de son collègue Vert, le député socialiste François Loncle a, quant à lui, « souligné l'intérêt pour les membres de la commission parlementaire de visionner ce documentaire ». Chose que ceux-ci n'ont pas jugé nécessaire, puisque « conformément aux conclusions du rapporteur, la commission a rejeté la proposition de résolution ».

Le déni, encore et toujours. Voilà l'attitude adoptée systématiquement par les gouvernants du « pays des droits de l'homme » chaque fois que des journalistes ou des historiens tentent de lever le voile qui couvre la face peu glorieuse de l'histoire post-coloniale de la France. Le ministre des Affaires étrangères Dominique de Villepin s'est lui aussi comporté en bon petit soldat de l'omerta institutionnelle, lorsqu'il a effectué, en février 2004, une visite officielle au Chili, où les journaux avaient largement rendu compte du film. Interrogé à ce sujet lors d'une conférence de presse, le ministre de la République s'est contenté de nier purement et simplement toute forme de collaboration de l'armée ou du gouvernement français avec les dictatures latino-américaines, en laissant entendre que l'enquête sous-tendant le documentaire, qu'il n'a selon toute vraisemblance pas vu, n'était pas sérieuse.

Fiche techniqueModifier

  • Réalisation  : Marie-Monique Robin
  • Scénario : Marie-Monique Robin , d'après son livre homonyme, publié ultérieurement.
  • Production : Idéale Audience ; Canal+ ; Arte ; TV3
  • Durée : 61 minutes
  • Date de sortie: 1er septembre 2003 (TV Canal +)
  • Escadrons de la mort, l'école française, de Marie-Monique Robin. 453 pages. La Découverte (15 Sep 2004). Collection : Cahiers libres.
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