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Johnny Guitare (Johnny Guitar), film américain réalisé par Nicholas Ray, sorti le 27 mai 1954.

Analyse critique Modifier

Malgré le titre "masculin", ce sont deux femmes qui sont les protagonistes principaux de ce film. Emma, riche propriétaire du village, est jalouse de la brune Vienna, tenancière d'un saloon, la belle étrangère, la belle aventurière, fière et indépendante, qui vient de retrouver Johnny Guitar, son amant. Les passions du western, rivalité, haine, sont ici incarnées par ces deux femmes, jusqu'au duel habituel au revolver qu'elles vont se livrer. Le bien l'emportera. Sterling Hayden incarne l'homme idéal pour femme indépendante : fort et tendre, il ne protège pas sa bien-aimée, la laisse vivre sa vie et courir les risques de son indépendance, mais est, tout simplement, à ses côtés.

Le scénario même du film met en présence deux femmes dont l'une ne rechigne pas à manipuler les lyncheurs pour faire avancer sa propre cause. On peut voir dans cette histoire la transposition dans ce qu'il y a de plus américain comme sujet, de la chasse aux sorcières. Ce western est en effet tourné durant l'activité de la commission McCarthy. Nicholas Ray était soupçonné de sympathie pour les communistes mais Howard Hughes son producteur le protégeait efficacement des enquêtes en cours. Johnny Guitare est aussi une très curieuse parabole sur la situation politique de l’Amérique de l’époque. Si l'on regarde la distribution, Sterling Hayden (Johnny Guitar) est passé devant la commission où il a "craqué" et reconnu des activités que l'on qualifierait aujourd'hui de dérisoires. Ward Bond, le chef des lyncheurs était lui membre de "Motion Picture Alliance for the Preservation of American Ideals", et avait participé activement à la même chasse aux sorcières. Cela avait surpris beaucoup de gens que Nicholas Ray le fasse tourner compte tenu du peu de valeurs qu'ils partageaient, mais il lui avait réservé un rôle de "parfait salaud". On a d'ailleurs considéré que ce film était ce film pourrait être une réponse à Sur les quais(1953) d'Elia Kazan qui faisait lui l'apologie des dénonciateurs.

Le retour du refoulé est un enjeu central dans ce film situé dans un drôle de saloon bâti contre une montagne qui lui donne l’allure d’une caverne, et où tout bouillonne de tensions internes. Tous les personnages, que ce soit par nécessité, par fierté ou par puritanisme, répriment quelque chose, démon des armes, amour, désir. Dans une scène magnifique, Johnny demande à Vienna de lui mentir, de lui dire des mots d’amour, elle les lui déclame sur le ton de quelqu’un qui révise une leçon d’anglais, dissimulant par fierté ce qui n’est que pure vérité, avant de craquer : oui, elle l’a attendu, pourquoi n’est-il pas revenu plus tôt ?

C’est que pour réussir dans l’Ouest, une femme a besoin de caractère, d’autorité, d’une carapace. Les personnages féminins sont forts et ne s’en laissent pas conter. Il y a bien sûr Vienna, la véritable héroïne du film, fière d’avoir acquis ce qu’elle possède, quels qu’en aient été les moyens, et qui refuse à ce sujet le jugement des hommes. Mais il y a surtout Emma en bloc de haine mettant le feu aux poudres d’une bande de pionniers chassant les étrangers. Elle étouffe le désir et la jalousie qui la rongent et mêle à la cause des propriétaires terriens son souhait profond de voir mourir les objets de son désir : le Dancing Kid et sa rivale Vienna elle-même.

Emma est un personnage d’une ambivalence folle. Elle incarne d’une part ces premiers colons ayant fait fortune dans l’Ouest et ayant transformé le mythe du pays libre en envie de tout posséder, voyant d’un mauvais œil les nouveaux arrivants, s’accrochant à n’importe quel prétexte plus ou moins fondé pour leur nuire et s’en débarrasser. Cette hypocrisie, cette mauvaise foi qui accompagnent la haine de l’autre et le puritanisme suscitent une charge rageuse de la part de Nicholas Ray, à une époque qu’on sait marquée par le maccarthysme. Mais il y a d’autre part la femme en colère, entourée d’hommes qui tantôt se laissent galvaniser par son exaltation, tantôt ne l’écoutent pas, du seul fait de son sexe, lors même que, sans vouloir le montrer, ils la craignent. Le film tire une grande force du fait que son propos féministe soit en partie pris en charge par ce personnage antagoniste et réactionnaire.

Johnny Guitar est un somptueux western sentimental qui, au destin des entreprises collectives viriles, préfère l’amour.

Citations et hommagesModifier

Philip Yordan, le scénariste du film, déclara : « Nous avons joué un bon tour à Ward Bond, qui était, comme vous le savez, un des meneurs du parti fasciste à Hollywood. Nous lui avons fait jouer le rôle du chef de milice, un extrémiste fascinant faisant régner la terreur. Et lui croyait que son personnage était un héros, un bonhomme sympathique. Il n’avait rien compris ! »

Johnny Guitare a été fait sur mesure pour Joan Crawford, comme L’Ange des Maudits de Fritz Lang pour Marlene Dietrich. Joan Crawford fut l’une des plus belles femmes de Hollywood ; elle est aujourd’hui hors des limites de la beauté. Elle est devenue irréelle, comme le fantôme d’elle-même. Le blanc a envahi ses yeux, les muscles de son visage. Volonté de fer, visage d’acier (sens à peine figuré). Elle est un phénomène. Elle se virilise en vieillissant. Son jeu crispé, tendu, poussé jusqu‘au paroxysme par Nicholas Ray constitue à lui seul un étrange et fascinant spectacle.
François Truffaut

De nombreux hommages ont été rendus au film, par exemple Jean-Luc Godard évoque le film de Ray au début de Pierrot le fou. Répondant à sa femme qui lui dit que si les enfants ne sont pas couchés, c'est parce qu'il les a autorisés une troisième fois à aller au cinéma, Ferdinand, le personnage joué par Jean-Paul Belmondo réplique : Pour la troisième fois au cinéma… Évidemment, ils jouent 'Johnny Guitare' en bas, il faut bien qu'ils s'instruisent !. De même dans La Sirène du Mississippi de François Truffaut, les personnages de Catherine Deneuve et Jean-Paul Belmondo vont voir Johnny Guitare au cinéma. James Dean, passant par la région de Salinas en se rendant à sa dernière course, dira : C’est ici qu’a été tourné Johnny Guitar. Au début de Femmes au bord de la crise de nerfs de Pedro Almodóvar on assiste au doublage en espagnol d'une séquence de Johnny Guitare.

Distribution Modifier

  • Sterling Hayden  : Johnny Guitare
  • Joan Crawford: Vienna
  • Scott Brady : Dancing Kid
  • Mercedes McCambridge : Emma
  • Ward Bond : John McIvers
  • John Carradine : Old Tom
  • Ernest Borgnine : Bart Lonergan
  • Rhys Williams : M. Andrews
  • Will Wright  : Ned
  • Royal Dano : Corey

Fiche technique Modifier

  • Titre : Johnny Guitare
  • Titre original : Johnny Guitar
  • Réalisation : Nicholas Ray
  • Scénario : Philip Yordan, d'après le roman de Roy Chanslor
  • Production : Nicholas Ray
  • Société de production : Republic Pictures
  • Musique originale : Victor Young
  • Photographie : Harry Stradling Sr.
  • Montage : R.L. Van Enger
  • Durée : 110 minutes
  • Date de sortie : 27 mai 1954

DistinctionsModifier

  • En 2008, le film est rentré dans le National Film Registry pour conservation à la Bibliothèque du Congrès aux États-Unis.

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