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Tournée, film français réalisé par Mathieu Amalric et sorti en 2010

Analyse critique Modifier

Joachim Zand est un ancien producteur français de télévision qui, après un exil volontaire de quelques années aux États-Unis pour des raisons qui restent obscures, décide de faire un « come-back » en France. Pour cela, il revient avec une troupe américaine de New burlesque, cinq femmes plantureuses et un homme, héritiers d'une longue tradition de cabaret politique et musical. Il produit et dirige leur tournée en France, dans le Grand Ouest, allant de port en port en passant par Le Havre, Saint-Nazaire, La Rochelle, pour théoriquement finir par Toulon. Bien que les conditions de voyages soient plus que modestes – trains de seconde classe et hôtels Mercure aux musiques d'ambiance insupportables – la troupe est enthousiaste, avide de découvrir la France, et pleine d'énergie en raison du franc succès qu'elle remporte à chacune de ses étapes.

Mais les filles ne rêvent que de Paris que leur a fait miroiter Joachim Zand en point d'orgue de leur tournée. Cependant, Zand a des ennuis avec son passé qui bientôt le rattrape et a sous-estimé les inimitiés et rancœurs qui lui restent dans la capitale : une ancienne maîtresse, un créancier floué, un ami trahi, un mentor amer, une ex-femme en colère, et deux enfants qui font payer à leur père son absence et ses faiblesses. Pour couronner le tout, Joachim tombe amoureux : ici au détour d'une station service, et là, tout au bout d'un couloir, entre deux portes de chambre d'hôtel, d'une de ses danseuses. C'est elle, Mimi Le Meaux, qui redonnera à Zand le sens de la vie et de l'amour tout au bout d'une île de l'Atlantique.

Ce film, dont le projet initial remonte à décembre 2002, est le quatrième long-métrage en tant que réalisateur de Mathieu Amalric. La réalisation du film fut longue et prit près de sept années à l'acteur-réalisateur. Le scénario de Tournée s'inspire originellement de la nouvelle L'Envers du music-hall que Colette publie en 1913. Cette nouvelle décrit l'expérience personnelle de comédienne de l'écrivaine en tournée avec une troupe d'acteurs de 1906 à 1912 aux côtés du célèbre mime Georges Wague, notamment dans la pièce La Chair où Colette paraissait nue sur la scène du Moulin Rouge et qui fit scandale.

Tournée est un film qui s'attache à différentes sortes de regards, qu'ils soient portés sur les corps, sur le groupe, ou sur les pays. Le regard central du film est dans la mise en scène du « corps féminin gros, exposé, ondulant et désirable ». Le film tourne le dos, voire dénonce, la promotion des corps standardisés et parfaits qui sont la norme dans les sociétés occidentales et particulièrement au cinéma. Amalric démontre, par une démarche que de nombreux critiques ont qualifiés de « fellinienne », que ces femmes sont belles et séduisantes et que leur public, enthousiaste, est conquis au point qu'une ordinaire caissière de supermarché se prend à rêver de devenir une danseuse de la troupe suite à son engouement pour le spectacle et à la libération personnelle que ces femmes lui ont proposée.

De même, un travail similaire s'effectue pour le personnage de Joachim Zand qui petit à petit se prend à regarder différemment ses strip-teaseuses au point d'être ému par elles depuis les coulisses et finalement de tomber amoureux de Mimi Le Meaux, lui avouant après l'amour « tu m'avais caché tout ça ». Sous le regard d'Amalric, ces femmes, qui sont certes grosses, ne sont pas « affalées » et que « l'énergie, la justesse des gestes et la volupté » ont déplacé le curseur de la séduction et du succès. Ce message libérateur des corps des femmes est à mettre en perspective avec l'engagement politique lors du renouveau du New burlesque dans les années 1970 qui fut fortement influencé par le mouvement lesbien gothique et qui reste un mouvement féministe.

Les filles de la troupe ne font pas que se montrer, elles revendiquent leur place, leurs choix artistiques, utilisent leur corps comme « vecteur politique » et affirment leur autonomie, également à l'égard de leur producteur qui subit et assiste plus qu'il ne dirige: affirmation personnelle délibérée ajoutée à celle des gestes, des sens, et des pas. De cela naît une lutte entre Joachim Zand et ces filles que Mathieu Amalric a souhaité mettre au cœur de son film et qui est illustrée visuellement par l'affiche du film le montrant lilliputien et dominé par le corps gigantesque de Dirty Martini. Certes dominé par ces créatures felliniennes, et par les femmes en général (son ex-femme et son ex-amante ont plus prise sur lui que l'inverse), Joachim Zand tente cependant de se rebeller, quitte à être blessant, en leur reprochant leur « ringardise et niaiserie » et leur « absence de talent » dans le couloir d'un hôtel impersonnel.

Le deuxième niveau de regard est celui porté, durant seulement quatre jours, sur le groupe que constitue cette troupe de music-hall lors d'un fragment d'une tournée. Pour cela, Mathieu Amalric a choisi une approche cinématographique quasiment documentaire décidée dès le stade de l'écriture du projet : Tournée est inspiré par le témoignage littéraire de Colette sur sa propre expérience de la scène et des tournées en France dans les années 1910. Cela se manifeste par sa volonté de filmer les spectacles non pas du point de vue du spectateur mais depuis les coulisses. Il fait le choix de montrer finalement assez peu de scènes des spectacles comparativement à la durée du film mais s'attache à dépeindre les émotions qui traversent le groupe à travers ses individualités, dans leurs joies et excitations, leur intimité, mais aussi leur fatigue et le sentiment d'exil perpétuel.

Amalric a également souhaité ne pas tomber dans un documentaire individuel sur leur vie, leur passé, ou sur le parcours les ayant mené à ce qu'elles sont. Le spectateur du film ignore totalement quelle fut leur histoire individuelle et ne peut que l'imaginer. L'objectif d'Amalric était de rester dans la fiction en utilisant, de loin, comme ambiance le spectacle ressenti du point de vue de Joachim Zand et non de celui du spectateur. Renforçant cet aspect « pris sur le vif », le travail cinématographique d'Amalric s'est fortement inspiré de celui de John Cassavetes. Il lui emprunte son approche naturaliste des dialogues, qui n'étaient pas totalement écrits dans le scénario et mêlent indifféremment français et anglais dans une même phrase, ainsi que le rythme et la fluidité d'utilisation de la caméra.

Le troisième niveau de regard est celui porté par ces Américaines sur la France, ainsi que par Joachim Zand, et le spectateur, sur les États-Unis. C'est peut-être le regard le plus complexe car il résulte d'un double fantasme ou plutôt d'un fantasme réciproque qu'Amalric a souhaité décrire avec ce qu'il qualifie lui-même de « ruse extraordinaire » en utilisant la technique de Montesquieu dans Lettres persanes afin de « porter sur son pays un regard étranger ». S'il apparaît évident que Joachim Zand a vu les films américains des années 1970, il n'en demeure pas moins que sa fascination pour les États-Unis est avant tout un moyen pour lui de rentrer en France par la grande porte, avec un spectacle américain exotique, et qu'il se sert aussi de ces filles pour sa propre ambition personnelle en « vampirisant leur énergie ». De leur côté, les membres de la troupe ont été embarqués dans cette tournée en France probablement en raison de leurs propres fantasmes sur le pays du Moulin Rouge et de Joséphine Baker comme le suggère Amalric dans ses interviews, bien qu'en définitive ils ne voient rien des lieux dans lesquels ils se produisent à part quelques hôtels plutôt impersonnels et des banlieues sordides de villes de province. Paris n'est qu'une lanterne agitée par Joachim Zand, qui malgré tout reste leur « prince grenouille », faisant ainsi vivre un autre cliché américain sur les Français.

D'un point de vue cinématographique, Amalric revendique pour ce film, qu'il qualifie lui-même de « comédie itinérante », l'influence visuelle de certains films de John Cassavetes, mais aussi du réalisateur et chorégraphe Bob Fosse, et plus généralement, du cinéma américain des années 1970. Amalric décide de faire assumer totalement cet aspect par son personnage afin de renforcer le naturel de la situation et de ne pas être qu'une vague référence. D'un point de vue narratif, il dit s'être inspiré de la technique de Montesquieu dans ses Lettres persanes pour le regard porté sur son propre pays au travers de celui d'un étranger incarné par ces femmes américaines.

Le tournage du film s'est déroulé sur deux mois au printemps 2009 dans les villes et les lieux de la tournée de la troupe : Le Havre, Nantes, Saint-Nazaire, Rochefort, La Rochelle, Paris, l'Île d'Aix. Les scènes de spectacles ont été réalisées dans des conditions réelles avec un vrai public invité gratuitement à y assister en échange d'une décharge sur leur droit à l'image. Cependant, Amalric a souhaité que ces scènes de show soient vues essentiellement depuis les coulisses afin de ne pas « tuer l'action et de faire avancer le récit »

Le montage réalisé en juillet 2009 par Annette Dutertre, monteuse attitrée des frères Larrieu, s'est effectué en deux temps : une première version du film durait 3 heures 15 ; elle fut réduite ensuite à 2 heures 48 puis après une période de réflexion d'un mois et demi, Amalric décida dans une ultime séance en cabine de montage le 3 septembre 2009 de supprimer un certain nombre de scènes pour ramener le film à sa durée actuelle de 1 heure 50. L'essentiel des scènes supprimées dans la version finale concernaient des scènes de spectacles de la troupe afin de trouver un équilibre entre la fiction du film et son aspect documentaire. Deux scènes impliquant d'une part ses rapports avec ses enfants et d'autre part un duel verbal entre Joachim Zand et son ami François sur le thème de « qui fait acte de résistance : celui qui part ou celui qui reste ? » n'ont pas été gardées également.

Amalric a mis dans Tournée une foule de petites et grandes histoires, accumulées sur les plateaux de cinéma, en tant qu’acteur débutant, comme stagiaire, puis assistant. Le personnage d’imprésario criblé de dettes qu’il s’est attribué ressemble beaucoup à quelques-uns des producteurs de cinéma pour lesquels il a travaillé, comme le Portugais Paulo Branco. "Paulo est de ceux qui tirent le diable par la queue. L’argent est autant la solution que le problème."

Tournée porte aussi l’empreinte d’un roman, d’une chanson, mais aussi d’un reportage paru dans Libération qui racontait le quotidien, côté coulisses, d’un spectacle de new burlesque, l’art du nu remis au goût du jour. Les influences convergent lorsqu’on sait que le roman déclencheur est celui dans lequel Colette s’est inspirée de son passé d’artiste et s’intitule L’Envers du music-hall. La chanson c'est Les Passantes, de Georges Brassens, ces "fantômes du souvenir qu’on n’a pas su retenir".

Le film raconte à peine une histoire, sinon celle d'un amour qui s'ignore et qui, peu à peu, se révèle. Il suscite surtout du fantasme, avec frénésie. Cinéma de croquis, toujours dans l'excitation. Et l'amusement, y compris dans l'érotisme. A l'image de Mimi Le Meaux qui entraîne un jeune inconnu dans les toilettes pour une partie de jambes en l'air, hélas trop vite conclue. Pas du genre à se démonter, voici la Mimi qui oriente prestement son partenaire vers un cunnilingus de haute volée. Charnel, le film l'est jusqu'à la pointe grimée des seins. Dans cette ode à la femme jamais machiste, Joachim a beau faire le coq, il est tout petit à côté de ses pétroleuses de tous âges et de toutes mensurations. C'est un charmeur qui agace parfois, mais qu'on a envie d'embrasser lorsqu'il réclame auprès des hôteliers de couper l'infecte musique d'ascenseur qui dégouline jour et nuit dans leur établissement.

On pense aussi à Jacques Rozier. A sa liberté aérienne, faussement improvisée qui réalise avec talent un portrait du joueur qui existe en chacun de nous, de l'adolescent attardé se rêvant couvert de femmes, tantôt morveux, tantôt miteux. Amalric excelle comme lui dans le free style, l'échappée soudaine, à l'instar du dialogue savoureux avec la caissière d'une station-service.

C: Vous faites quoi dans la vie ?
Z: On s'en fout.
C: Et là vous allez où ?
Z: Je vais tuer quelqu'un.
C: Vous avez de la chance. Ça doit faire du bien.

DéclarationsModifier

Mathieu Amalric déclare:

C’est Arnaud Desplechin qui a fait de moi un acteur. De mon côté, c’est l’écriture et la réalisation qui m’ont toujours intéressé en priorité.

Je me suis débrouillé pour que le film régulièrement m’échappe. Un film est la somme de ce qu’on maîtrise et de ce qu’on abandonne. Il faut beaucoup travailler et à la fois se méfier du travail
J’ai dû voir 150 spectacles

A partir du moment où j’ai su que ce serait l’histoire d’une troupe de new burlesque, j’ai écrit les personnages, et c’est seulement après que je suis allé vers les filles. Je suis parti aux Etats-Unis et j’ai enchaîné les festivals. J’ai dû voir 150 spectacles. Et quand j’ai vu ce qu’ils provoquaient sur les spectateurs, j’ai eu l’idée, une fois les rôles attribués, d’organiser une tournée en bonne et due forme, afin que les numéros bénéficient d’un 'vrai' public.

Dans ce même souci d’authenticité, Amalric et ses girls dormaient chaque soir dans les hôtels où le lendemain étaient tournées les scènes les plus intimes, sans doute, de ce film résolument chaleureux. Le but était qu’une fois à l’écran, les gens oublient que derrière, il y a eu des gens qui, pendant des semaines, essayaient de faire un film.

Mathieu Amalric déclare Tournée est ainsi un film construit en trois temps. Le premier temps dévoile une situation « paradisiaque » où la troupe déploie son énergie avant que n'arrive un problème. Pour résoudre ce problème le personnage de Joachim Zand vit dans un deuxième temps un « enfer » en devant plonger au cœur de son passé (Paris, l'ami et le mentor en colère, les enfants et l'ex-amante) avant de réaliser dans le troisième temps son retour vers le paradis au sein de cette troupe qui lui insuffle une raison d'être.

Distribution Modifier

  • La troupe New burlesque dans leurs propres rôles : Miranda Colclasure (Mimi Le Meaux), Linda Maracini (Miss Dirty Martini), Julie Ann Muz (Julie Atlas Muz), Suzanne Ramsey (Kitten on the Keys), Angela de Lorenzo (Evie Lovelle), et Alexander Craven (Roky Roulette)
  • Mathieu Amalric : Joachim Zand
  • Ulysse Klotz : Ulysse
  • Damien Odoul : François
  • Pierre Grimblat : Chapuis
  • Simon Roth : Baptiste
  • Joseph Roth : Balthazar
  • Anne Benoît : la caissière du supermarché

Fiche technique Modifier

  • Titre original : Tournée
  • Titre international : On Tour
  • Réalisation : Mathieu Amalric
  • Scénario : Mathieu Amalric, Philippe Di Folco, Marcelo Novais Teles, et Raphaëlle Valbrune
  • Photographie : Christophe Beaucarne
  • Montage : Annette Dutertre
  • Décors : Stéphane Taillasson
  • Costumes : Alexia Crisp-Jones
  • Production : Les Films du Poisson et coproduction Arte France Cinéma et Neue Mediopolis Film Produktion
  • Producteurs : Yaël Fogiel et Laetitia Gonzalez
  • Directeur de production : Frédéric Blum
  • Durée : 111 minutes
  • Date de sortie: 13 mai 2010 (Festival de Cannes); 30 juin 2010 France

Distinctions:

  • Compétition officielle lors du Festival de Cannes 2010 où son réalisateur a reçu le Prix de la mise en scène et le film le Grand Prix de la Fédération internationale de la presse cinématographique.
  • Nommé dans sept catégories pour les Césars du cinéma 2011.


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